MOTS A MAUX

LIBRES PENSEES

Quelques réflexions hasardeuses des soirs d'insomnie.
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Musique, littérature, langage, plaisir et distance

D’un de mes cours de philosophie de ma lointaine terminale, je me souviens d’explications qui résonnent différemment à mon oeille aujourd’hui. Il y a dans le langage, un piège universel qui en fait la richesse et la faiblesse. C’est le monde, c’est l’écart riche d’infinies significations et subtilités entre le signifiant et le signifié, entre le mot et ce qu’il désigne. Le langage est un outil d’appropriation du monde qui n’est pas neutre – il porte entre autre les traces de la culture – mais surtout, il est incomplet, insuffisant dans la saisie de l’objet, de l’émotion et de l’être par la faille entre lui et le monde. Je regarde une rose, je sais ce que c’est, je la touche, je la porte à mon nez, à mes lèvres, la place sous le soleil, et sa réalité est concrète, indépassable. Je la nomme seulement et là, des images, des représentations, des définitions viennent s’intercaler entre cette réalité et moi. C’est ce qui donne entre autres sa valeur à la littérature, dont le sens, la saisie de la réalité, derrière les histoires, est à aller chercher dans la langue, dans le travail autour d’elle, dans son rôle dans la construction romanesque, dans la signification. Il y a toujours à chercher, à relire dans une œuvre, à fouiller dans les interstices, entre les mots, dans les mots qui forment l’histoire et le style. Il y a la réalité, l’individu, la culture, l’humanité et bien plus encore.
Cette distance entre le signifiant et le signifié est aussi un facteur de distanciation qui enlève à la littérature, une certaine force, une certaine immédiateté qui en ferait un art émotionnel fort, brutal, transcendant. L’exaltation littéraire ressort de l’exploitation, du dépassement de cette distance, de cette faille. Mais cela nécessite entre autres une connaissance minimale de la langue, un effort de réflexion et d’interprétation qui ne sont pas aisés, ni naturels. Lire est un acte dont l’effort et la distanciation sont parties intégrantes. Le chapelet de mots ne prend sens qu’après une digestion même rapide de chacun des ingédients.
Il en va autrement de la musique. Le son ne désigne rien. Il est lui-même. Il peut être une reproduction de quelque chose de naturel, alors il devient cette chose. On peut paler de divergences dans ce que la musique évoque bien sûr, mais il s’agit alors d’interprétation de la musique. Ce n’est pas une caractéristique propre à cet art comme en littérature. Dans le cas de la musique, on appose la culture, la réflexion sur elle alors que dans celui de la littérature, c’est de son instrument – le langage -, c’est d’elle-même qu’émane la distanciation, la nécessité d’interprétation, c’est son essence. D’auatant plus que la littérature est toujours une tentative d’appropriation, de pouvoir ou de restittution du monde. Pas la musique. En tout cas pas systématiquement.
Quel est le résultat de cette réflexion ? Que la littérature est supérieure à la musique ou vice-versa ? Pas du tout. Qu’elles sont simplement différentes et surtout que la musique a une capacité plus grande à générer de l’émotion, de la transe, du dépassement, par l’immédiateté et l’unicité du son qui n’a pas à se démeler de la distance signifié, signifiant comme le langage. Il frappe directement au cœur et au cerveau. Il peut se passer de réflexion et de distance, se délester de la culture. Le plaisir et l’émotion sont pour la musique des notions plus importantes. Ce qui n’empêche pas une réflexion sur le rôle de la musique, son rapport à la culture entre autres. Le problème, c’est lorsque l’on se met à chanter et à parler sur la musique, lorsqu’intervient le texte. Alors ? A ce moment là, le langage entre une fois de plus en jeu…


Ce n’est que de la télé !

C’est une phrase qui revient souvent dans la bouche des animateurs télé et de certains de leurs affidés dès que des polémiques naissent au sujet du petit écran et de certains programmes. Ce n’est que de la télé ! Sous-entendu, descendez de vos grands chevaux, quittez vos panoplies ridicules d’intellectuels, de sociologues ou même de réactionnaires, nul besoin ici de sortir des appareils théoriques lourds et complexes ou des arguments affûtés et pertinents puisqu’il ne s’agit que de divertissement. Qu’y a t-il de plus ridicule que celui qui prend trop au sérieux le jeu ? Ce n’est que de la télé ! C’est la réponse pare-balles ou plus exactement – pare-critiques – à toutes les évolutions profondes et trop souvent inquiétantes du tube cathodique.
Et si la télé n’était pas seulement que de la télé, que des images à but de distraction et au mieux d’information ? Ce qui peut être un doute ou une interrogation passagère pour certains, est clairement un fait. Comment peut-on parler d’insignifiance, d’objet sans importance, sans influence à propos de la télé quand on pense seulement aux statistiques fournies par les enquêtes sur l’assiduité des français – mais c’est un phénomène plus global, européen, occidental, voire mondial – devant la télé ? Près de quatre heures par jour pour chaque français, et c’est une moyenne qui cache des disparités effrayantes liées au milieu social. La journée comptant vingt-quatre heures, le repos minimal général devant à peu près être de six heures de sommeil, le calcul est vite fait. Quatre heures sur dix huit consacrées à la télé, c’est à dire seulement un peu moins du quart. Et ce n’est pas sensé avoir de l’importance, des influences sociales, comportementales ?
Ce n’est pas que de la télé quand un quart du temps de cerveau disponible – pour reprendre une triste formule de Patrick Le Lay le directeur de TF1 – est occupé par le petit écran. Surtout que même en n’étant pas un spécialiste, je suis sceptique sur les fonctions cognitives activées par cette pratique – certainement abrutissante, limitative par passivité – surtout lorsque le temps de la télévision est accordé à des émissions ridicules, pathétiques et volontairement stupides, au contenu limité à la recherche du vote sms du public par exemple. Et je ne m’étendrai pas sur des exemples d’émissions puisque chacun les connaît. Je préciserai néanmoins qu’il ne s’agit pas ici de fustiger la télé drôle – comme Canal + ou de récents programmes courts – et encore moins la télé divertissante – certains jeux ou programmes sportifs etc.
Non, ce n’est pas que de la télé étant considérés les arguments cités plus haut, mais ce n’est pas non plus une simple entreprise de lobotomisation, de décervelage comme on pourrait tenter de le résumer de manière simpliste et aggressive. C’est beaucoup plus pernicieux que cela. Ce n’est pas que de la télé surtout parce qu’aujourd’hui, du fait même de cette pratique régulière et intensive de la télé, le tube cathodique a acquis une importance démentielle qui en fait un facteur de sociabilisation, de contrôle social et un instrument édicteur de normes. C’est d’autant plus grave que les éléments classiques de sociabilisation que sont la famille, l’école, l’armée et même les groupes de pairs sont en crise – je n’insiste pas sur ces crises dues à l’individualisme, à la révolution sexuelle, etc. Le résultat est que la télé se dresse à leurs côtés, voire au-dessus d’eux, forte de son audience – supérieure souvent à celle que chaque individu accorde réellement à sa famille par exemple – et de son omniprésence dans chaque foyer, dans de nombreux lieux de sociabilité, directement ou indirectement – par le simple jeu des conversations en entreprise ou à l’école. Elle devient ainsi, et c’est le plus important, normative, surtout auprès des plus jeunes, et plus particulièrement quand le discours éducatif – parental, scolaire, environnemental – n’est pas assez fort, audible ou est tout simplement absent.
Ce n’est donc pas que de la télé. Et ceci d’autant plus que la télé a pour prétention de représenter la réalité, d’être la réalité. Et toute sa puissance prend sens dans cette volonté d’être la réalité. Si X millions de personnes regardent ceci pendant X heures et que ceci représente la réalité, alors une norme est générée – bien plus qu’une mode comme on le dit légèrement- et une pression incitative donc à suivre ce qui devient de fait la « normalité » Pour détourner une phrase de Tocqueville, la pression de l’esprit de tous sur l’intelligence de chacun devient plus forte, légitimée par le nombre d’auditeurs.
Non, ce n’est pas que de la télé lorsque l’on sait que des comportements sociaux, des normes, des valeurs, sont véhiculés dans tous les domaines. Non, ce n’est pas qu’une boîte à images qui nous repose ou nous distrait d’un monde éreintant, c’est un élément constitutif et influent de notre réalité et de notre mode de pensée, de notre système de valeurs branlant. Non, lorsque nous regardons la télé, notre esprit doit rester actif, attentif, parce qu’insidieusement, il y a bien plus en jeu que quelques heures perdues devant un programme stupide. Il y a tout un monde qui se dessine, se façonne, se modifie par la force et la magie du tube cathodique présent dans le monde entier. Ce n’est jamais que de la télé !


La vie en thx et dolby stéréo

C’est une pensée qui me vient comme ça alors que je marche pour rentrer chez moi. Le cinéma a envahi nos têtes jusqu’à altérer la magie de l’existence. Je sais c’est fou, mais je m’explique. Par cinéma, j’entends bien sûr le grand cinéma, celui de l’enfance, quand on croit encore que les images sont la réalité et la vérité, quand on ne connaît pas le scénario, les effets spéciaux, la critique, la promotion ou en tout cas quand on les ignore. Ce cinéma là change à jamais notre regard sur la vie. Il n’est pas la réalité bien sûr, mais il l’imite bien, et surtout y rajoute un ingrédient terrible, la magie. Toujours.
Il y a une menace ? Pas grave parce que le héros est là. Qu’il ait les traits d’un bodybuildé tendance gâchette dans des situations extraordinaires ( Stallone, Schwarzy, Bruce Willis…) ou ceux d’un homme ordinaire dans des situations banales importe peu. Il est question d’amour ? Pas grave parce que la comédie romantique passe par toutes les péripéties pour finir dans un happy end où l’amour triomphe de tout et Julia Roberts embrasse son partenaire. Il y a des situations difficiles ? Pas grave parce que le film montre des personages qui vont réussir à s’en sortir ou à sublimer ces moments difficiles etc.
Alors on se surprend dans la vie courante à attendre qu’un héros nous délivre de situations impossibles, nous préserve des menaces. Oui, mais Rambo n’est pas en Irak pour délivrer des otages. Lorsque je tombe amoureux d’une fille et que je me prends une pire veste parce qu’elle n’a aucune attirance pour moi, il n’y a pas de happy end où elle finit par craquer ou je ne sais quoi. Nous nous attendons à des enchaînements de fiction, mais la vie n’est pas une fiction.
Je vous entends dire que mes arguments concernent uniquement le cinéma américain ou grand public etc et qu’il y a tout un cinéma quireprésente la réalité etc. Mais dire ça revient à oublier le sublime. C’est lui qui nous fait retourner à chaque fois au cinéma et nous en fait rssortir heureux. Le cinéma sublime la vie. Il la rend lyrique. Et c’est cela plus que tout qui manque subitement à la vie après le cinéma. Même le film le plus proche de la réalité relève d’une mise en scène de la réalité qui introduit du sublime, les coïncidences par exemple ou la musique grandiloquente, touchante.
Dans la vie réelle, pas de musique. On se surprend à ne pas entendre de musique stressante lorsqu’on est en panique, de ne pas avoir une musique triste lorsqu’on se sépare etc. La vie est d’un coup un peu plus terne, sans tous ces effets, comparée à toutes ces images que nous avons enregistrées. La vie n’est pas non plus un enchaînement logique et magique d’évènements qui construit une histoire cohérente. C’est nous qui lui donnons sa cohérence, nous la cherchons, alors qu’au cinéma cette cohérence est donnée et délivre ainsi une dose de sublime par une certaine évidence et compréhension des évènements.
Oui, la vie livre des moments magiques, le propos n’est pas de le nier, mais simplement de dire que notre imaginaire grouille du sublime du cinéma qui attriste en comparaison, généralement la réalité qui est moins apprêtée, plus foisonnante et difficile à appréhender. On s’attend toujours à ce que la vie se passe en thx et dolby, ça atténuerait les coups peut-être…


Quel rapport entre Spiderman et Tonio Kröger ?

Le générique de fin de Spiderman 2 défile encore sur l’écran que je suis frappé par une analogie que seul mon esprit dérangé peut faire. Peut-être est-ce seulement une justification au plaisir que je viens d’éprouver et à mon appréciation excessivement positive de ce film. Peu importe, dès ce moment, je ne peux m’empêcher de voir en Tobey Maguire/Spiderman une incarnation populaire sauce comique de ce cher Tonio Kröger de Thomas Mann. Désolé aux puristes pour la crise d’urticaire !
La qualité de ce film tient essentiellement à sa volonté réussie de dépasser l’aspect Blockbuster du film et l’aspect distrayant du comics pour révéler l’essence de ce super-héros mythique, ce qui a fait son succès jamais démenti. La tentation du retrait et de la normalité. Voilà, tout est dit. Ce qui a fait de Spiderman un super-héros à part, c’est cette fragilité de son alter-égo qui brise les codes du genre comics et du super-héros en faisant entrer la dimension du doute (notre moderne couronne d’épines dixit T.E Lawrence) dans ce monde extraordinaire d’êtres virils en collants.
Peter Parker n’est pas heureux de ses super-pouvoirs qui induisent trop de responsabilité et de changements dans sa vie. Le film appuie sensiblement d’ailleurs sur cet aspect responsabilité. Mais qu’est ce qui force Spiderman à prendre cette responsabilité ? Cette tentation toujours pressante de tout lâcher, de tout abandonner, de ne pas saisir ce pouvoir immense en lui, pourquoi serait-elle injuste, mauvaise ? Pourquoi le super-héros devrait-il accepter de renoncer à cette vie normale qu’il peut observer chez ses semblables, au nom de quelle prédestination qui a voulu que ces super-pouvoirs tombent sur lui ?
Et c’est en cela que Peter Parker n’est rien d’autre que le jumeau de Tonio Kröger. La similitude devient évidente quand on accepte de voir dans le dilemme de Spiderman et de ses supers-pouvoirs, le même que celui de Tonio avec l’Art. Etre artiste tient presqu’autant du hasard que l’acquissition de super-pouvoirs. Surtout, l’Art implique une responsabilité similaire que les dons hypertrophiés des personnages de comics. C’est une vision ancienne de l’artiste en tant que révélateur maudit de la société, l’homme qui se rebelle contre elle pour lutter à bras le corps contre elle et lui livrer ses productions, sources de changements, de chocs, de réactions profondes et salutaires. L’artiste en tant que Super-héros a bien été une croyance ( et l’est toujours pour une minorité).
Cependant comme Peter Parker (ou l’inverse), Tonio hésite, toujours la tentation de l’abandon, de la normalité. Maudite soit cette vocation qui empêche Tonio de vivre une vie normale, de vivre un amour, une jeunesse qui lui sont dus. Car tous les deux lorgnent avec envie du côté des autres qui n’ont pas ce poids sur leurs épaules. Seulement, Peter Parker n’est pas un héros romantique mais une création populaire et optimiste de nos temps modernes, alors la fatalité du destin ne coincide évidemment pas avec la fatalité de la mélancolie, de l’échec et de la mort. Entre Peter et Tonio, il y a au moins le Happy End.


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